Current Size: 80%
L'indépendance de l'Agence France-Presse est une grande cause qu'il faut défendre. Un projet de loi, qui est à l'étude et qui la transformerait en société anonyme, même avec des capitaux publics au départ, en dénaturerait complètement l'esprit.
Comme l'hopital, l'AFP ne doit pas être régie sous le prisme de la rentabilité -ce qui n'a rien à voir avec une indispensable bonne gestion. Sous prétexte que cela n'est pas rentable, il faudrait ignorer ou minimiser tel drame dans un pays africain ou asiatique, tel conflit social, telle déclaration dérangeante? Nous disons: Jamais!
Comme Gaz de France, l'AFP ne doit pas être privatisée, tributaire d'intérêts particuliers, et les promesses, nous l'avons vu, n'y serviraient à rien.
Quelques 18.000 personnes, dont de très grandes figures morales, de grands résistants, des journalistes, de personnalités politiques de tous bords -certes, essentiellement de gauche et du MoDem, mais nombre de gaullistes et des élus régionaux de la majorité-, des artistes, des citoyens attachés à l'indépendance des medias, ont déjà signé la pétition "pour l'indépendance et la survie" de l'AFP, initiée par l'ensemble des organisations syndicales.
Cette pétition est appelée à prendre de plus en plus d'ampleur. Elle concerne tout le monde. Car chacun a intérêt à l'indépendance de l'AFP.
ADIAFP : nous comptons être des milliers
C'est grâce à la réussite de cette pétition, et la découverte, ou la redécouverte, de façon concomitante, du caractère totalement irremplaçable de l'AFP, et de la méconnaissance de son rôle vital par nombre de citoyens, parfois hauts responsables, qu'à quelques-uns, nous avons créé l'Association de défense de l'indépendance de l'AFP (ADIAFP). Nous comptons très vite être des milliers. C'est une question de démocratie.
Monsieur Jourdain ignorait qu'il faisait sans cesse de la prose. C'était un homme très bien. La très grande majorité des Français, et des citoyens de nombreux autres pays ignorent, qu'en famille ou au café, ils discutent, argumentent, polémiquent, tombent d'accord à partir d'informations dénichées, décelées, données par l'AFP. De l'AFP; la presse parle peu. Déjà, c'est une tradition bien ancrée, la presse est réticente à parler de ses propres problèmes. Alors, parler de l'AFP, qui est souvent sa principale nourriture, qu'elle voudrait moins onéreuse, encore moins! A cela rien d'étonnant. Il n'y a pas de quoi baisser les bras.
L'AFP est présente dans le monde entier, de façon très visible dans 165 pays, sur les cinq continents. Elle travaille en six langues. Ses clients: la presse écrite ou audiovisuelle, les services gouvernementaux, les entreprises, parfois des particuliers. Elle a deux concurrents, plus riches, mais moins implantés qu'elle: la britannique Reuters et l'américaine Associated Press. Elle est donc la seule grande agence mondiale non anglo-saxonne. C'est culturellement essentiel pour de nombreux pays.
L'AFP emploie 2.200 personnes -plus des centaines de pigistes-, une majorité de journalistes, mais aussi des techniciens, des cadres, des employés, des ouvriers. C'est une grande entreprise, aimée par ceux qui la font vivre, une entreprise qui est l'héritière de la toute première agence d'information créée au monde: l'agence fondée par Charles-Louis Havas, en 1835.
En 1944: un acquis de la Résistance
Pendant la guerre, le régime de Vichy installa dans les locaux d'Havas, place de la Bourse, à Paris, l'Office français d'information. Le 20 août 1944, un commando de résistants libérèrent le siège, en pleine insurrection parisienne. Le 26 août, une ordonnance, fruit du travail de la résistance, décidait que la presse ne devait plus dépendre des puissances financières, mais être indépendante.
Dans la foulée, le 30 septembre naissait l'agence France-presse. Encore 13 ans, et le Parlement, en janvier 1957, votait des statuts qui garantissaient cette indépendance, protégait l'AFP de la liquidation, lui assignait des missions pour une information honnête, vérifiée, sérieuse, et prévoyait l'achat, après négociation, par l'Etat d'abonnements après négociation sur les tarifs.
Ses statuts n'ont en rien empéché le développement de l'agence
Dans le Conseil d'administration, la place des principaux clients, la presse quotidienne régionale, était essentielle.
Ses statuts n'ont en rien empéché le développement de l'agence, -un chiffre d'affaires aujourd'hui de 280 millions d'euros, 40% des recettes provenant de l'Etat, qui a bien besoin de l'AFP, par laquelle ses services, notre diplomatie recueillent chaque jour des multitudes d'informations indispensables à son fonctionnement.
L'AFP a pu entrer dans l'ère informatique, aujourd'hui l'ère numérique, se diversifier (photo internationale, infographie, multimedia, télévision) se lancer dans des partenariats.
Nul doute qu'en France, la presse est en crise. Certe, les magazines, les journaux de télévision, et ce qu'on appelle la "presse people" sont en progrès, les télévisons et les radios privées s'en tirent plutôt bien, les journalistes (31.000) sont trois fois plus nombreux qu'il y a 40 ans . Mais le nombre de journaux, de quotidiens notamment, qui étaient plusieurs centaines à la Libération, ne sont plus qu'une dizaine au plan national, (dont seulement sept généralistes contre 50 en 1945!) et moins de 80 en province. Révolutions technologiques mal gérées, concurrence de la télévision puis de l'Internet, concentrations excessives, expansion incontrôlée de la presse gratuite (avec 870.000 exemplaires, 20 Minutes est le premier quotidien!), et la crise financière mondiale actuelle, expliquent les difficultés. Le contenu aussi sans doute, puisque les Français qui sont de bons lecteurs de livres, sont parmi les derniers en Europe comme acheteurs de quotidiens, très très loin en outre du Japon ou de la Chine.
Mais rien n'est perdu. Oh, rien n'est perdu! La presse, dans le monde, reste une richesse. Y compris la presse écrite.
Contrairement aux prévisions des "experts", dans le monde, comme le montre une récente étude de l'Association mondiale des journaux (AMJ), les tirages de quotidiens en 2008 -539 millions par jour- a augmenté en quatre ans de 8,8%, alors que l'Internet était censée déjà tout faire disparaître... Et les usagers d'Internet sont aussi assoiffés de bonnes informations plus que de rumeurs.
Sans doute la presse doit-elle connaître un nouveau départ. Nous savons la valeur, le courage, la volonté de nos confrères journalistes qui aiment tant leur métier. Mais le fait est qu'une uniformisation de l'information, tout comme une "pipolisation", la dépendance vis-à-vis de la publicité (qui assure environ la moitié des recettes) rend nécessaire un retour au journalisme d'enquête, à l'investigation, à ce qui est l'essence de notre métier.
Cela tombe bien; c'est ce que les gens demandent: savoir, connaître, disposer de toutes les clés nécessaires à la compréhension.
Dans ce renouveau de la presse, l'AFP doit être également la source principale. En toute indépendance.
Une AFP maintenue dans son indépendance concourra à une revitalisation de la presse en France et dans le monde. Sa privatisation appauvrirait dramatiquement la communication. Nous n'en voulons pas.
Jean-Michel Cadiot, journaliste à l'AFP, président de l'ADIAFP. http://www.adiafp.org/