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La pétition "pour l'indépendance et la survie" de l'AFP: un succès plein d'enseignement

L'AFP? Pour beaucoup, cela va de soi. C'est "celle qui donne les infos". Elle est tour à tour appréciée, fustigée. Elle est souvent accusée d'être le  "relais de l'Elysée". Drôle d'accusation. Les journalistes, dans leur immense majorité, la tiennent en haute estime, et se demandent comment ils travailleraient sans elle.

Mais son histoire, et son fonctionnement sont fort peu connus. Y compris, et c'est là un paradoxe, de ceux qui font appel à elle pour "passer leurs communiqués". D'ailleurs, ces personnes, généralement des "décideurs" très sympathiques, nous demandent: "Passez ce communiqué", plus ou moins poliment.
Il faut déjà leur expliquer que les journalistes réceptionnent les communiqués, et apprécient si leur contenu est novateur, intéressant, susceptible d'intéresser les journaux. Car l'AFP fournit la presse -ou des clients non-medias- en information; mais elle n'est pas en prise directe avec les lecteurs.
Oui, les journalistes ont besoin de l'AFP, la réclament. Mais il n'y a pas qu'eux! Comment feraient les ministères, comment feraient les députés qui scrutent avidement, soigneusement, fébrilement Salle des Quatre colonnes à l'Assemblée, les dépêches; comment feraient les Préfectures qui apprennent par l'AFP  souvent une manifestation ou une grève sur leur territoire, comment feraient toutes les ambassades de France et pour qui l'AFP est un pain quotidien. Leur travail s'en ressentirait gravement.
En juillet 1832, le Normand Charles-Louis Havas traduit la presse étrangère et propose ses revues de presse. Il les vend. C'est le "bureau Havas", rue Jean-Jacques Rousseau, à Paris. En décembre 1835, après avoir créé un réseau étranger, il fonde "l'agence Havas". Cette agence, qui s'adaptera à toutes les technologies nécessaires -morse, pigeons voyageurs, téléphone, téléscripteurs, et bien plus tard informatique, numérique etc....- montera en puissance, s'installera place de la Bourse, sera l'enjeu, l'otage parfois des pouvoirs jusqu'à la guerre de 39-45. Elle se transforme en deux, une pour la zone dite "libre", l'autre pour la "zone occupée". A Paris, l'Office français d'information (OFI), directement dépendant de l'occupant nazi, publie quotidiennement des dépêches qui alimentent la presse collaborationniste. 1944, les événements se précipitent, le 20 août, en pleine insurrection, les locaux de la Bourse sont libérés. Après des hésitations sur la nouvelle nomination -le terme Havas étant proscrit,- l'Agence France-presse est créée le 30 septembre. Conformément à l'ordonnance du 26 août, elle ne peut être dépendante de puissances financières. Elle doit être indépendante. Mais, avant qu'un statut définitif (espérons que ce soit bien le mot juste!) ne soit voté, ce sera un établissement public, dont le directeur-général est nommé par le gouvernement,  et qui, comme avant, comme toujours, subira des pressions, grèves de 1947 et guerres coloniales obligent; mais l'AFP, avec des trésors de stratégies et d'astuces, fera au mieux pour y résister.
Enfin arrive Janvier 1957, le président René Coty promulgue une loi votée à l'unanimité sur les statuts de l'AFP. C'est un statut sans équivalent, dont l'indépendance revêt un caractère absolu, quasi-sacré. L'Etat, c'est-à-dire la nation, le peuple, non tel gouvernement, assigne des missions d'information, correspondant à celles d'une agence mondiale. Le gouvernement discute du montant de ses abonnements. A cette époque, c'était plus de 90% des recettes, aujourd'hui c'est à peine plus de 40%. L'AFP se doit d'être présente dans le monde entier. Elle participe du rayonnement de la France. Déjà, elle affronte en permanence ses deux concurrents principaux: Reuters, l'anglaise, qui est un peu "son enfant", de statut privé, et Asssociated press, de forme coopérative. Elles sont plus riches mais moins implantées.
Lorsque le gouvernement actuel a annoncé, vers la mi-2008 son intention de transformer les statuts de l'agence, le personnel s'est mobilisé. C'était "le statut de la Liberté", comme le définissait un de ses PDG, journaliste, résistant, gaulliste et ami de François Mitterrand -co-inspirateur dès 1949 et co-signataire de la loi. Une idée forte fut d'alerter ces milliers de journalistes, responsables politiques, internautes, sportifs, artistes, syndicalistes etc.... les acteurs sociaux et les citoyens, de la gravité de cette casse annoncée d'un statut si prestigieux et si adéquat. Parce que l'article 2 - celui de l'indépendance-  n'est pas soluble dans une formule juridique qui en fait une société anonyme. L'AFP, ce ne peut être des actions, publiques ou privées, qui s'échangent au grès de besoins financiers. Jusqu'ici chaque président de l'AFP, y compris le président actuel avait reconnu que le statut n'avait en rien gêné le développement de l'AFP. ET l'AFP s'est développée, ô combien! C'est aujourd'hui 1.400 journalistes de statut du siège, et plus de 800 personnes travaillant, avec des statuts divers de par le monde.

Alors le projet a fusé: la pétition. Une pétition, cela prend diverses formes. Ce sont ces femmes qui ont affirmé dans "Le Nouvel observateur" avoir avorté, pour obtenir la loi autorisant l'interruption volontaire de grossesse. Ce fut celle la « votation citoyenne » pour la Poste, et cette pétition en ligne récemment lancée pour empêcher Jean Sarkozy de présider l'EPAD. La pétition -seul le prénom des signataires était rendu public- a pris fin, une fois le renoncement annoncé. Une pétition, c'est toujours un engagement. Ce n'est pas facile. Mais les noms qui apparaissent, leur prestige souvent, le poids moral et historique qui les entoure doivent forcément faire réfléchir celui ou ceux qui ont en tête tel projet. Il en va ainsi de cette pétition, pas comme les autres, de l'AFP. Chaque signataire doit déjà comprendre de quoi il s'agit, quel est l'enjeu, connaître le projet du gouvernement, et épouser la position de l'Intersyndicale. Or, beaucoup de gens, soit sont hostiles par principe aux pétitions, -beaucoup de très grandes personnalités nous disent leur soutien, mais aussi leur refus de signer- soit ne veulent pas signer un texte d'origine syndicale, soit encore n'ont pas l'envie de voir leur nom, (ils sont 500, et leur choix est parfaitement respectable), donc leur prise de position révélés.

C'est ainsi qu'après onze mois, plus de 20.000 personnes ont signé. C'est au-delà de nos espérances. Car il faut savoir que la presse ne parle pas d'elle-même, ou très peu. Et que l'AFP étant comme "enfouie" dans les problèmes de la presse, une presse -dont huit représentants siègent au Conseil d'administration, qui aimerait forcément payer moins cher ses abonnements, mais il est indispensable qu'elle soit là - est un sujet très délicat à aborder. Ainsi, notre pétition n'a presque pas été relayée par la presse nationale, sinon pour donner le nombre de signataires. Quelques très rares échos. Heureusement, les sites Internet, eux, ont souvent fait état de notre démarche. Nous les remercions.

L'analyse des signatures

Sur les 20.000 premiers signataires, un peu moins de 10.000 ont donné des indications, soit sur leur activité, soit -là c'est un peu plus de la moitié- sur leurs villes ou villages de résidence. Plus de 95%, pour des raisons évidentes de moyens (nous pratiquons le "bouche à oreille"), sont français. Mais il est bon de signaler des soutiens comme celui du philosophe, linguiste, et spécialiste mondial de la presse, l'Américain Noam Chomsky, du professeur indien de Sciences politiques Balveer Arora, du cinéste iranien Abbas Kiarostami, de l'ancien directeur-général de l'UNESCO, l'Espagnol Federico Mayor, du sociologue et figure de l'ONU Jean Ziegler, et des dizaines de journalistes et écrivains étrangers.
S'il fallait donner quelques noms, nous citerions d'abord Stéphane Hessel, co-signataires de la Déclaration des droits de l'homme, Raymond Aubrac, Robert Chambeiron, qui organisa le 25 mai 1943 rue du Four à Paris, la première réunion du Conseil national de la Résistance (CNR), l'avocat Théo Klein, Mme Danielle Mitterrand, présidente de France-Libertés, Edgar Morin, Albert Jacquard, Axel Kahn, Jacques Delors, Philippe Sollers, Michel Onfray, Henri Alleg, Rony Brauman, les grands dirigeants politiques (de l'extrême gauche à Debout la République, en passant par le MoDem et des gaullistes de gauche comme le doyen du Conseil économique et social Philippe Dechartre,  et de dizaines d'UMP (qui ne disent pas leur étiquette!!), de grands artistes: Vincent Lindon, Michael Lonsdale, Pierre Etaix, Mylène Demongeot, Pierre Arditi, Rufus, Dominique Blanc, Fanny Cottençon. Il y a aussi de grands journalistes: Hervé Bourges, Michèle Cotta, Jean Leclerc du Sablon, Philippe Mudry, Jean-François Kahn, Bernard Poulet, Gérard Sebag, Eric Rouleau, Paul Balta, Edwy Plenel tant et tant d'autres! Et, pour notre plaisir, citons les gloires du rugby français André Boniface et Christian Darrouilh, ou encore la gloire du cyclisme Raymond Poulidor. Tous, comme tous les gens célèbres ou les citoyens qui ont signé la pétition, savent ce que le monde doit à l'AFP, ce que parfois –« Boni » est intarissable sur ce sujet-  et mesurent que cette entreprise pas comme les autres, si elle doit être bien gérée, ne peut, pas plus que l'hôpital, être commandée selon des critères de rentabilité.

Les journalistes et employés de presse et de medias les plus nombreux

Sachant que moins de la moitié des signataires (9.000 environ) ont révélé leurs professions -en revanche, d'autres ont donné des indications multiples comme l'appartenance syndicale ou politique en plus de leurs métiers...De plus, certaines personnes sont connues, ou bien nous les connaissons personnellement, et pouvons établir un classement assez précise de la liste par métiers. Les 11.000 qui ne se « présentent pas » ressemblent très fort aux 9.000 autres…..
Nous comptons, en arrondissant aux dizaines supérieures, 1820 Journalistes (journalistes, reporters, photographes), 220 employés de presse ou de medias, 200 écrivains, sociologues ou historiens, soit un total de 2.240 personnes travaillant "dans l'actualité", l'histoire ou l'écriture, ce qui fait entrevoir un total de 5.000.

Viennent en second les ....retraités (1220), souvent des enseignants ou des fonctionnaires, ce qui est normal, car ils demeurent combatifs, savent le poids de  l'information indépendante et libre, et il y a peu de risques pour eux à signer. Nous arrivons alors aux enseignants du secondaire et les instituteurs (1.100), les universitaires et chercheurs (800, sachant que 3.000 chercheurs ont signé une pétition analogue à la nôtre, mais dont nous ne sommes pas les promoteurs).

Les politiques "déclarés" sont environ 650 (la plupart parlementaires - 140-, dirigeants de partis, conseillers régionaux ou généraux, maires de grandes ou moyennes villes, soit de 1.300 à 1.500 au total, souvent des gens extrêmement influents).
Ce sont alors les ingénieurs (330), les psychologues et psychanalystes (230), les fonctionnaires, 150, les infirmiers ou aides-soignants (150) les médecins généralistes (150), les directeurs et cadres supérieurs (130), les commerçants (130), les employés EDF-GDF (avec qui nous partageons une même inquiétude sur les promesses de non-privatisation, 110), les cheminots (100), les comédiens et cinéastes (100), les artistes -peintres, chorégraphes- (90), les musiciens (70) , les cadres ou employés de banque (70), les ouvriers, (60), les postiers, 60, pareillement menacés de privatisation, les architectes (50), les avocats (50), les économistes (50), les agriculteurs (50), les artisans (40), les chauffeurs de taxi ou transporteurs (40), les sans-emploi -leur nombre (40) est hélas sans doute dix fois, vingt ou cinquante fois plus élevé, mais ils préfèrent le taire ou mentionner la pression qu'ils exerçaient...Il y a 40 agents de France Télécom, une trentaine de religieux.
Ainsi, le signataire "moyen" est une personne travaillant dans les medias, journaliste souvent, donc très bien informé, nous le savons en lisant les noms, âgé généralement de plus de cinquante ans, car il faut sans doute trop de courage pour s'engager quand il y a risque d'être "catalogué" contre un projet gouvernemental.
Ce qui est toutefois remarquable, c'est l'extrême diversité des soutiens, et le fait que des personnes qui savent combien elles ont besoin de l'AFP préfèrent s'en remettre à "notre" sagesse plutôt qu'à des plans hasardeux. Ce qui nous fait plaisir, c'est que nous soyons considérés comme les "gardiens" de l'AFP, les garants de son indépendance et de son développement par des figures si éminentes.

Appartenances syndicales et politiques peu mises en avant

Notre pétition peut s'enorgueillit d'avoir reçu le paraphe de tous les grands dirigeants politiques de gauche, de toute la gauche, du MoDem, de Debout la République, d'élus UMP, d'anciens ministres de gouvernements de droite. De même, les dirigeants nationaux des grandes centrales syndicales -CGT,CFDT, FO, CFTC, SNJ, FSU etc...).
Pourtant, une très faible minorité fait état de ses appartenances. C'est inquiétant, cela signifie une certaine méfiance ou une certaine peur chez les salariés.
Ainsi, nous relevons 56 PS, PCF, 49 MoDem, 20 NPA, 15 Parti de la gauche, 10 MRC, 5 PRG, 3 Debout la République, 3 France Bonapartiste, 2 Lutte ouvrière, 1 Nouveau Centre.
Un peu plus évoquent leur syndicat. Nous dénombrons 150 CGT,  70 SUD, 55 CFDT, 30 FO, 21 FSU, 18 MODEF, 16 CFTC, 5 Confédération paysanne, 2 FCPE, 1 FDSEA.

Les Parisiens très représentés

Il est  normal que nombre de nos amis signataires soient Parisiens. C'est la proximité du siège. Mais aussi le fait qu'une pétition nécessite un travail important pour obtenir lors de rassemblements par exemple, des signatures, La signature ne vient pas « toute seule », en tout cas pas toujours, pas facilement. Il faut la faire connaître et les quelques personnes qui se sont mobilisées pour elles sont surtout des Parisiens.  Quelque 2.000 signataires se présentent comme habitant la capitale, contre 1.500 d'Ile de France, dont plus de 400 du Val d'Oise, les "recordmen", justement parce que les Valdoisiens ont souvent été alertés des problèmes de l'AFP. Nous pouvons évaluer à 8 ou 9.000 le nombre de Franciliens.
La province est néanmoins bien là. Quelque  6.000 signataires indiquent y résider. Le département le plus représenté est la Marne (environ 400, suite à des actions ciblées dans ce département), plus de 200 dans les Bouches-du Rhône et de 150 dans le Rhône. Les chiffres varient d'une ou deux dizaines (Haute-Corse) à une centaine dans les autres départements, y compris l'Outre-Mer.

196 Organisations

Près de 200 Organisations –nombre d'unions ou sections syndicales de journalistes britanniques, slovènes, suisses, la très influente association des anciens combattants (ARAC), Droit au Logement, les syndicats de nombreux journaux de la PQR, signe que les journalistes aiment l'AFP.Il y a aussi des syndicats de postiers, des hospitaliers, de nombreuses associations. Ces différentes associations, cumulées, représentent des millions de citoyens. Aussi, si leur signature comme organisation est bienvenue, un soutien immense, les signatures personnelles ont pour nous autant, sinon plus de poids.
Et maintenant? Le nombre de citoyens, célèbres ou non, journalistes ou non, qui se sont prononcés pour le maintien de notre statut d'indépendance est bien en deçà du chiffre réel des citoyens attachés à l'indépendance de l'AFP....Alors, au travail. Un bon objectif, ce serait les 25.000 à Noël!
Une chose est sûre. Le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand souhaite un « consensus » pour toute réforme.
L'opposition résolue des syndicats et le succès de la pétition sont les premières réponses. Encourageantes.

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Jean-Michel Cadiot, journaliste à l'AFP, président de l'ADIAFP. http://www.adiafp.org/

Créateur de site jérôme Legendre